Par André Lemelin

Le 4 juillet dernier, dans les pages d’opinion du journal Le Devoir, paraissait une lettre de Lina Bonamie, Présidente de la FIQ, en réaction à celle de Mathieu Laberge, économiste à l’Institut économique de Montréal (IEDM), parue le 27 juin sous le titre « Effectifs infirmiers: une pénurie d’imagination? ». Dans sa lettre, Madame Bonamie sert une volée de bois vert à l’économiste à propos de la méthodologie déficiente de l’étude de l’IEDM. Entre l’infirmière et l’économiste, qui a raison? L’étude, signée par Julie Frappier, détentrice d’une maîtrise en économie, est disponible sur le site Web de l’IEDM.

Lina Bonamie, présidente de la Fédération des infirmières et infirmiers du Québec. (Photo: Véronique Demers)Madame Bonamie attaque d’abord la méthode de cueillette des données : un questionnaire disponible sur Internet. On peut reprocher à cette méthode de cueillette l’absence de contrôle de l’identité des répondants, ainsi que ce que l’on appelle en statistique le « biais d’auto-sélection ». Sans contrôle de l’identité, n’importe qui peut répondre, et autant de fois qu’il/elle le désire : rien ne garantit que les personnes qui ont répondu à l’enquête soient des infirmières et l’enquête est vulnérable à la manipulation de la part de n’importe quel groupe organisé qui aurait intérêt à en influencer les résultats.

Quant au risque de « biais d’auto-sélection », il est inhérent à toute enquête où les répondants décident eux-mêmes de participer ou non à l’enquête : car ce sont forcément les plus motivés qui répondent, et la probabilité est grande que les répondants soient peu représentatifs de l’ensemble de la population visée, en l’occurrence, les infirmières. On comprendra que le risque est d’autant plus grand que les participants ne sont pas sollicités directement, mais plutôt conviés par le truchement d’un média à prendre l’initiative de répondre.

La critique de la Présidente de la FIQ porte aussi sur le questionnaire. Il est en effet notoirement difficile de concevoir un questionnaire qui permette d’arriver à des conclusions valables quant aux intentions des répondants (ici, d’augmenter leur offre de travail). Pour toute enquête, et plus encore quand il s’agit d’une enquête d’intention comme celle-là, la transparence scientifique exige que le questionnaire soit publié avec les résultats. Mais, dans le rapport de recherche diffusé par l’IEDM sur son site Web, l’hyperlien vers le questionnaire (p. 10) n’est plus fonctionnel. Impossible, donc, d’évaluer la qualité scientifique du questionnaire.

La troisième faiblesse méthodologique soulignée par Madame Bonamie concerne la manière dont l’IEDM a traduit les réponses à son questionnaire en nombre potentiel d’heures de disponibilité. Elle écrit : « le poids accordé aux réponses a été pondéré de manière à gonfler artificiellement la volonté des répondantes à travailler dans le secteur privé ». En fait, le calcul de l’IEDM se base sur des hypothèses parfaitement arbitraires, qui ne sont soutenues par aucun argument sérieux. Qu’on en juge…

L’enquête ne comportait que des questions à choix multiples. Entre autres, on y interrogeait les infirmières quant à leur intérêt à offrir des heures supplémentaires dans le secteur privé, en sus des heures travaillées dans le secteur public, pour différentes plages horaires. Le menu de réponses comportait les choix suivants : « Je ne pense pas »; « J’y penserais »; « Je ne pourrais pas, car je travaille déjà dans ce quart de travail. Sinon, je le ferais… »; « Absolument ». Il est déjà intéressant de voir que « Non » ne fait pas partie des choix. Il est encore plus édifiant de voir comment on a traduit ces réponses en probabilités (p. 20-21 du rapport de recherche de l’IEDM). Par exemple, pour une fraction non divulguée de celles qui ont répondu « Je ne pense pas », le scénario « réaliste » de l’IEDM est le suivant : « certaines infirmières ont dit qu’elles ne le feraient pas mais que si elles le faisaient, elles offriraient un certain nombre d’heures à une certaine fréquence. Donc, nous avons émis l’hypothèse qu’une faible proportion de ces infirmières offrirait du temps si la mixité des soins était encouragée. C’est pourquoi nous avons fixé un faible poids, 0,25 (25 %), comme indicateur de la propension à l’action. » (p. 20). Et voici comment l’IEDM interprète la réponse « Je ne pourrais pas car je travaille déjà dans ce quart de travail, sinon je le ferais » : « cette boîte à cocher nous informait qu’elles le feraient (intérêt) cependant une contrainte logistique (horaire) limitait l’offre de temps des infirmières dans ce quart de travail. Comme un horaire de travail peut être ajusté (tel que mentionné par les membres du panel Delphi), nous avons assigné une probabilité de 0,75 (75 %) comme indicateur de la propension à l’action » (p. 20). Peut-on tordre les données avec une mauvaise foi plus crasse?

Force est donc de conclure que Madame Bonamie a eu parfaitement raison de faire des trous dans le ballon de l’IEDM. Il est heureux pour l’IEDM que sa pseudo-étude n’ait pas été lue davantage. Mais il est malheureux pour la société que des idéologues comme ceux qui font leur nid à l’IEDM puissent pervertir ainsi les méthodes des sciences sociales sans être tournés en ridicule.

André Lemelin est économiste à l’Université du Québec, INRS-Urbanisation Culture et Société.


Commentaires

Name (required)

Email (required)

Website

Speak your mind