Le smatte et les mots

June 4, 2008 |

«Le propre du smatte est de se distinguer.» (L.C.)app-phonatoire.jpg

«Le langage structurant du smatte, rhétorique inclusive et parfois abusive de la sphère publique, est un phénomène souvent passé sous silence, mais qui devrait concerner le vécu langagier de tous les citoyens et citoyennes du Québec festif, transversal et alter-name-it de ce monde. C’est qu’il dicte que vous emploierez demain, des mots que vous ne comprenez peut-être pas encore aujourd’hui. Et quand ce sera le cas, le langage du smatte aura déjà changé.»

Vous ne comprenez rien à ma mise en contexte alambiquée ? Elle est pourtant construite de mots et d’expressions à la mode. Tellement à la mode que monsieur et madame tout le monde ont commencé à les utiliser, ce qui contraindra bientôt les smattes de ce monde à en trouver de nouveaux. Car, comme le dit souvent L.C., un journaliste perspicace : «Le propre du smatte est de se distinguer». Quand la caissière du dépanneur du coin commence à parler la même langue que lui, il ne peut le supporter et change les vocables qui animent sa verve et son verbe. L’indice d’originalité du langage qu’il parle lui offre une aura de smattitude convoitée, alors si trop de ses contemporains le parlent, il en changera. Ce seront bientôt d’autres mots qui auront la cote jusqu’à ce qu’ils soient devenus trop populaires pour le smatte et qu’il doive en changer. Bienvenue à la bourse des mots.

L’équipe du Kiosque Médias a réalisé une expérience qui, quoique non scientifique, est suffisamment éloquente pour vous donner une idée de la popularité de certains mots (sur)utilisés au Québec, donc de leur désuétude prochaine chez les smattes (journalistes et autres communicateurs, experts, politiciens, pédagogues, citoyens modèles, lobbyistes…) qui chercheront bientôt une façon plus branchée de dire la même chose. La méthode est simple : googler des mots à la mode en l’accompagnant du vocable “Québec”. Si notre théorie se vérifie, plus un mot est populaire, plus on a de chance de le voir disparaître du vocabulaire du smatte d’ici la prochaine année.

Problématique (915 000 occurrences) : Ces dernières années, le smatte a été plus qu’enclin à “problématiser” la réalité à qui mieux mieux. À l’entendre, sous tout phénomène social se cacherait une problématique prête à surgir sous le follow spot de sa conscience rompue à la représentation d’un monde toujours susceptible de poser problème. Évitons de parler des solutions du smatte proposées pour contourner les problématiques de ce monde, elles ont souvent trop peu de lien avec le concept qui suit.

Réalité (680 000 occurrences) : Le smatte aime explorer les “réalités” contemporaines. Ma réalité, ta réalité, la réalité de l’élève, la télé-réalité… la réalité semble être un concept au goût du jour. Cousine d’un autre concept à la mode, l’authenticité, elle serait devenue LA chose dont doit traiter tout discours qui se respecte. Comme s’il était méritoire de laisser de côté la part de fiction de notre monde avec ses voiles et ses masques, ses mythologies, ses représentations, ses histoires, ses idéologies, pour n’explorer que… quoi au fait ? La “réalité” telle qu’entendue par nos bien-pensants n’est-elle pas, plus souvent qu’autrement, une construction pour justifier un discours donné ? Idem pour les mots suivants : Vrai (830 000 occurrences) ; Véritable (552 000 occurrences) ; Vraiment (839 000 occurrences).

On aime ce qui relève de l’intime, même lorsque, parvenu sur la place publique, la chose n’est plus. Vécu (1 780 000 occurrences) ; Vécue (280 000 occurrences) : Pas “pensé”, pas “travaillé par la conscience”, pas “advenu”… non ! Pour être digne d’intérêt, les expériences de ce monde doivent relever du vécu.

En situation de (332 000 occurrences) : “Les jeunes personnes en situation de vulnérabilité” (Ligue pour le bien-être de l’enfance du Canada (LEBC).

“(.. ) le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ) constate que le coût des loyers des locataires en situation de renouvellement de bail…”

“Pour les femmes en situation de prostitution” (Conférence religieuse canadienne).

Voici l’exemple typique d’une locution infiltrée dans le langage par le smatte et qui semble ne rien ajouter à ce qu’elle accompagne, sinon édulcorer son contenu. On en trouve une pléthore de manifestations sur le Web : on n’est plus handicapé mais “en situation de handicap”, on n’est plus une femme battue, mais bien une femme “en situation de violence conjugale”, les gens ne sont plus pauvres mais “en situation de pauvreté”… Pourquoi donc ?

Mesures concrètes (83 800 occurrences) : Étrange la façon dont on utilise la plupart du temps cette expression. Exemple : après avoir glosé sur les tenants et aboutissants d’une problématique véritable et vécue, les participants à ce pelletage de nuages contemporain que l’on appelle “forum” proposent souvent des mesures concrètes à appliquer pour régler le tout, changer le monde et, pourquoi pas, mieux “vivre ensemble” (106 000 occurrences). Les politiciens qui promettent d’adopter des mesures concrètes pour répondre à certaines demandes ou inquiétudes de la population. Résultats : commissions, tables de concertation, voyages verbeux à quelques années lumières…du concret. Ne nous énervons pas le pompon, acceptons les choses comme il se doit de nos jours, de manière Festive (177 000 occurrences) (Festif (51 700 occurrences).

Ceci n’est évidemment qu’un échantillon, la liste pourrait s’allonger encore et encore. Comme nous l’avons vu, certaines de ces expressions tomberont bientôt en désuétude chez les smattes, vu leur popularité. Une journaliste complice du Kiosque Médias, s’est penchée pour nous sur l’avenir des concepts à la mode chez les smattes en notant les nouveautés lors du dernier congrès de l’ACFAS. Voici donc des exemples de ce qu’on risque de vous servir au cours des prochains mois et des prochaines années :

Protomodèle de l’identité, position discursive, encadrement normatif, idéal très idéalisé, reproblématiser, se problématiser, facteurs d’influence, espace socio-sanitaire, démocratie technique, santéisation (plutôt que médicalisation), innovations socio-juridiques, concept normatif, paradigme (entendu ad nauseam), concept sans contenu, dimension procédurale, scène urbanistique, processus d’élaboration, éclairage pertinent, rationalité inter-subjective…

D.N.


Commentaires

1 Comment so far

  1. Carole Ouellet on June 20, 2008 6:57 pm

    intéressant ce texte,et même drôle si on a souvenir de toutes ces réunions ,colloques et congrès où ” les forts du micro” se laissait aller à des “brassages d’idée” et essayaient de se “faire une tête,ou un lit” sur un sujet à l’ordre du jour.

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