May
14
D’hier à demain : un manuel d’histoire truffé d’erreurs
May 14, 2008 |
On a évoqué récemment dans le Kiosque les manuels de l’insignifiance en histoire. Retour sur l’un d’entre eux.
D’hier à demain
Manuel de l’élève
Éditeur : Graficor
Il est écrit par Christian Laville, professeur associé de didactique de l’histoire à l’Université Laval.
« Aux élèves d’aujourd’hui, le programme d’Histoire et d’éducation à la citoyenneté doit offrir une formation pour le présent, mais plus encore pour l‘avenir. Car
l’école forme pour la vie. On estime donc qu’il est plus utile d’enseigner aujourd’hui des savoirs durables, parce que réutilisables, que de simples connaissances factuelles bientôt dépassées. C’est la vieille métaphore du poisson qu’il faut enseigner à pêcher plutôt que donner. » (Histoire : autopsie d’une occasion manquée, Le Devoir)
Le poisson ici serait plutôt l’élève.
Donc, il ne faut pas s’énerver avec les erreurs qui suivent : ce sont des « connaissances factuelles bientôt dépassées ».
« (…) en 1453 : les Turcs, qui contrôlent le pourtour de la mer Méditerranée, s’emparent de Constantinople. » (p.50)
(Un coup d’œil sur cette carte montre que le didacticien Laville a sa propre conception de « pourtour »…)
« Il (Voltaire) prend d’ailleurs part à toutes les luttes pour la liberté et le progrès en général. » (p. 97)
(C’est vite dit. Voltaire a écrit dans Essai sur les mœurs et l’esprit des nations : « un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne ».)
« Léa Roback : immigrante venue de Pologne. » (p. 233)
(Léa Roback est née à Montréal sur la rue Clark en 1903)
« Socialisme: Doctrine prônant l’égalité et le bien commun plutôt que les intérêts des particuliers. » (p.329)
(Le Petit Robert ajoute: au moyen d’une organisation concertée… ce qui fait toute la différence.)
« Holocauste: mot hébreux qui désigne l’extermination des juifs. » (p.236)
(Holocauste vient du latin holocaustum. L’auteur confond avec Shoah.)
Dans la chronologie du manuel, pompeusement appelée « ligne du temps » :
« 1672 à 1673 : Louis Joliet et le père Jacques Marquette explorent les cours d’eau du Wisconsin, du Mississippi et de l’Illinois. » (P.320)
Par manque d’espace sans doute, Laville a oublié les cours d’eau du Missouri, de l’Arkansas, etc.
(Rappelons que le manuel a été approuvé (donc lu?) par le Ministère.)
« 1929 à 1930 : Crise économique mondiale » (p.323)
Donc, le didacticien, contrairement à tous les historiens, considère que la crise n’a duré que deux ans. Précisons qu’en 1933, près d’un quart de tous les travailleurs américains étaient sans emploi. La production avait baissé d’un tiers. En 1939, on comptait encore neuf millions et demi de chômeurs aux États-Unis, soit 17% de la main d’œuvre.
Ailleurs dans le livre :
« Pour en apprendre davantage, il (Pierre le Grand) entreprend un long voyage d’étude en Hollande, en Angleterre, en Allemagne et en Italie. » (p. 114)
(Pierre le Grand n’est jamais allé en Italie.)
« ( En 1871) Les Parisiens ont combattu la présence des troupes allemandes dans leur ville au cours de l’année précédente et, lorsque le conflit cesse, ils ont le sentiment que leur effort n’est pas reconnu. Ils se révoltent contre le gouvernement en exigeant l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail. » (p.152)
« Ils ont le sentiment que leur effort n’est pas reconnu. »
Ils ont mal articulé leur vécu et leur réalité au gouvernement, lequel ne les a pas accompagnés dans cette démarche?
Voyons ce qu’écrivait John Kenneth Galbraith dans Le Temps des incertitudes :
« Le 1er mars 1871, l’Assemblée nationale (…) approuva les conditions de paix. L’armée prussienne descendit triomphalement les Champs-Élysées. L’indignation devant l’incapacité des anciens gouvernements, le fait que les plus riches avaient quitté Paris, l’orgueil blessé, l’expérience de la faim et des épreuves, tout cela provoqua l’insurrection. » (p.123)
En page 301, une carte nous apprend que l’Australie, contrairement à la Nouvelle-Zélande est un « pays où les enfants n’ont aucune protection légale contre les pires formes de travail ».
La guerre froide, selon Laville :
« Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe se divise en deux grands blocs. D’un côté, il y a les pays qui reconnaissent l’hégémonie américaine; ces États adhèrent généralement aux principes du capitalisme. C’est ce que l’on a appelé le bloc de l’Ouest. De l’autre, il y a les pays qui s’alignent sur l’URSS; ces derniers adhèrent plutôt aux principes socialistes. C’est le bloc de l’Est. » (p. 213)
(Franchement malhonnête. Le didacticien engagé veut donner l’impression que les deux blocs se valent. La Pologne, la Tchécoslovaquie, etc., ont été alignés de force par Staline sur l’URSS. Quant à croire que De Gaulle reconnaissait l’hégémonie américaine…)
Mais, comme écrivait Laville :
« On n’accordera jamais trop d’attention à l’enseignement de l’histoire, cet enseignement dont Valéry a écrit qu’il est « le produit le plus dangereux que l’alchimie de l’intellect ait élaboré ». C’est qu’on peut s’en servir pour embrigader les esprits. » (Le Devoir, 2 mai 2006)
Terminons avec cet extrait d’un texte d’opinion de Jeanne Pilote, élève de 15 ans à l’École internationale de la Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île.
« Par exemple, parfois, nous passons des périodes entières à nous «interroger dans une perspective historique», ce qui, plus clairement, signifie qu’on compose des questions à propos de l’histoire sans même y répondre. On se questionne tout le cours sans même savoir finalement ce pourquoi nous le faisons. Des exemples comme ça, il y en aurait tellement à donner! » (Le Devoir, 7 février 2008)
Commentaires
2 Comments so far
À propos de la citation : « On n’accordera jamais trop d’attention à l’enseignement de l’histoire, cet enseignement dont Valéry a écrit qu’il est « le produit le plus dangereux que l’alchimie de l’intellect ait élaboré ». C’est qu’on peut s’en servir pour embrigader les esprits. » (Le Devoir, 2 mai 2006)”
Le pauvre Laville erre là aussi car les mots de Valery sont plutôt : “L’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré.” “CHIMIE” et non alchimie…
C’est une question de perception. D’accord pour les dates, les noms ou les mots fautifs, mais pour ce qui est de l’interprétation que vous faites de certains extraits du texte, quelqu’un pourrait le percevoir complètement différemment. c’est donc une question de culture et de perception